Depuis quelques semaines, j’ai choisi de consacrer du temps à rencontrer celles et ceux qui font avancer l’intelligence artificielle dans leurs organisations. Des dirigeants, des responsables informatiques, des experts de la transformation. Leurs univers sont différents. Banque, assurance, industrie pharmaceutique, énergie, services informatiques ou secteur médico-social. Leurs responsabilités aussi. Mais tous partagent une même curiosité pour ce que l’IA rend désormais possible. Ces conversations prolongent ma veille sur les innovations et apportent une dimension essentielle à cette observation technologique : la réalité du terrain. Car les innovations les plus prometteuses prennent tout leur sens lorsqu’elles rencontrent l’intelligence de celles et ceux qui les mettent en œuvre. Neuf rencontres m’ont particulièrement inspiré.
Concilier souveraineté, sobriété financière et responsabilité éthique
Cette rencontre au sein d’un groupe pharmaceutique engagé (certifié B Corp et entreprise à mission) apporte un éclairage sur la mise en œuvre concrète de l’IA. Suite à une feuille de route établie avec le CODIR élargi, l’organisation a fait le choix de concevoir un système « On Premise » autonome. Cette infrastructure sur site permet de soutenir efficacement les activités commerciales ainsi que le service après-vente à destination des pharmacies, tout en maîtrisant durablement les coûts de fonctionnement (OPEX) grâce à un investissement matériel (CAPEX) mesuré. Le système s’alimente directement auprès des activités back-office métiers, et son industrialisation s’appuie sur une organisation agile alignée avec l’IT du groupe. Ici, la qualité des données, la rentabilité et la pérennité des développements constituent les clefs du succès pour transformer un nombre significatif d’expérimentations en solutions créatrices de valeur, tout en limitant les risques d’IA non maîtrisée (shadow AI). Enfin, l’adossement de ces initiatives aux valeurs de l’entreprise permet d’intégrer une réelle dimension éthique, démontrant que performance technologique et engagement responsable peuvent parfaitement se conjuguer.
Transformer une entreprise en laboratoire d’innovation
Cet autre acteur majeur de l’industrie pharmaceutique illustre une transformation particulièrement ambitieuse. Son point de départ a été la modernisation des processus avec SAP. Puis l’intelligence artificielle est venue enrichir les capacités de prévision. Les bénéfices ont rapidement dépassé la seule dimension technologique. Les échanges entre directions sont devenus plus fluides. La fiabilité des opérations s’est améliorée. Une petite équipe interne a ensuite développé des solutions adaptées aux besoins de l’entreprise. Data plateformes, RAG, protocoles MCP et systèmes agentiques font désormais partie de cette dynamique. Le fonctionnement de cette équipe évoque celui d’une startup intégrée au sein de l’organisation. Cette rencontre illustre une conviction : la capacité d’innovation ne dépend pas nécessairement de la taille des équipes, mais de leur autonomie, de leurs compétences et de leur proximité avec les métiers.
L’IA pour créer davantage de valeur client
Ce directeur de projet d’une des plus grosses ESN européennes m’a raconté une expérience menée dans un important programme informatique pour le secteur de l’énergie. Une centaine de personnes interviennent sur l’ensemble de la chaîne de développement. L’introduction d’une bibliothèque de contextes, de prompts et d’outils d’IA générative a progressivement enrichi leurs pratiques. L’objectif était de produire davantage de valeur à moyens comparables. Plus de fonctionnalités. Une meilleure qualité des livrables. Une capacité accrue à répondre aux attentes du client. Ce qui m’intéresse particulièrement dans cette expérience est la place accordée au sens de la transformation. Les collaborateurs expérimentés doivent pouvoir transmettre leur expertise autrement. Les plus jeunes doivent apprendre à construire leurs compétences dans un environnement profondément renouvelé. L’IA ouvre ainsi la perspective d’une nouvelle alliance entre expertise humaine, productivité et valeur client.
Rendre du temps à l’humain
Dans le secteur médico-social, ce cabinet de conseil développe une approche qui mérite notre attention. Son travail consiste notamment à accompagner les organisations dans l’appropriation de l’intelligence artificielle. Il commence par écouter les besoins et former les dirigeants. Il privilégie la souveraineté des données, la réversibilité des solutions et la maîtrise des coûts. Les agents IA sont envisagés comme des moyens de simplifier les activités administratives. Mais la finalité va bien au-delà de l’automatisation. Il s’agit de redonner du temps aux professionnels pour leurs missions essentielles : l’accompagnement humain. Cette perspective me paraît particulièrement inspirante. Elle rappelle que la productivité ne se mesure pas uniquement en économies réalisées. Elle peut aussi se mesurer à la qualité du temps humain que la technologie permet de retrouver pour se consacrer au cœur de métier de l’organisation.
Préparer l’avenir sans perdre l’essentiel
Mon échange avec ce directeur général du domaine de la santé m’a ouvert une autre perspective. Dans l’accompagnement des personnes, la relation humaine constitue une richesse irremplaçable. L’intelligence artificielle peut néanmoins contribuer à préparer des séminaires, faciliter certaines communications ou adapter des contenus en langage accessible. L’intégration de l’IA dans le futur projet associatif 2033 est également à l’étude. Cette démarche inscrit la technologie dans une réflexion de long terme. Elle prend en considération l’évolution des besoins des personnes accompagnées. Elle invite aussi à imaginer des coopérations entre associations françaises et étrangères. Un think tank sectoriel pourrait ainsi favoriser le développement de solutions communes. L’innovation devient particulièrement féconde lorsqu’elle s’inscrit dans une vision claire de la mission sociale de l’organisation.
Donner une nouvelle jeunesse aux systèmes historiques
Avec ce DSI de longue date, nous avons exploré les perspectives de l’IA dans l’assurance. Ce secteur possède un patrimoine informatique considérable. Des applications historiques continuent d’assurer des fonctions essentielles. Leur connaissance représente un capital précieux. L’intelligence artificielle ouvre aujourd’hui de nouvelles possibilités pour comprendre, documenter et faire évoluer ces systèmes. Elle peut contribuer à retrouver la logique fonctionnelle de programmes anciens. Elle peut également faciliter leur modernisation. Nous avons évoqué le déploiement de Mistral pour les fonctions support, notamment l’analyse et la synthèse documentaire. Ces premières réalisations permettent de développer progressivement les usages. L’IA pourrait ainsi devenir un formidable trait d’union entre le patrimoine technologique des entreprises et leurs ambitions futures.
Introduire les agents IA au cœur de l’organisation
Mon échange avec cette consultante, ex DSI, a porté sur l’industrialisation des usages de l’IA, notamment dans les activités informatiques. Les perspectives ouvertes par les agents sont considérables. Production, support et automatisation de processus pourraient connaître des évolutions majeures. Elle souligne l’importance de constituer des binômes entre les métiers et l’IT. Elle insiste également sur la nécessité de préparer les agents avant leur généralisation. Cela suppose de disposer de données exploitables, de processus suffisamment structurés, d’indicateurs permettant de mesurer les résultats et d’un soutien managérial adapté à chaque initiative. La prochaine étape ne sera pas seulement de créer des agents intelligents, mais de construire les conditions de leur intégration durable dans les organisations.
Inventer une gouvernance qui libère l’innovation
Mon échange un membre du CODIR de cette multi-nationale, m’a particulièrement intéressé. L’organisation développe une IA Factory destinée à répondre aux besoins des métiers. Cette initiative soulève une question essentielle : comment concilier innovation rapide et exigences d’un grand groupe ? Les réflexions portent notamment sur l’autonomie des équipes, les standards technologiques et les possibilités d’hébergement interne. La démonstration de valeur reste fondamentale. Le coût total de possession doit être anticipé. La diversification des fournisseurs contribue à préserver la liberté de choix. L’enjeu consiste à créer un cadre qui permette aux initiatives de se développer tout en préparant leur industrialisation. Une gouvernance réussie doit donner à l’innovation les moyens de grandir, plutôt que chercher à en maîtriser chaque mouvement.
Allier rigueur méthodologique, agilité et ambition disruptive
Cet entretien avec le Directeur Général d’un acteur de l’assurance et de la prévoyance apporte une perspective très lucide sur le pilotage des projets technologiques et les défis de l’innovation. Pour encadrer les initiatives, y compris en matière d’IA, l’organisation s’appuie sur une méthodologie d’arbitrage structurée en quatre étapes : de l’idée initiale au bilan à froid calculant le ROI réel, en passant par le cadrage SI et la réalisation. Sur le plan des infrastructures, la DSI groupe propose un environnement protégé et sécurisé pour héberger les agents internes et des solutions tierces conformes aux exigences légales. Néanmoins, la rigueur de ce cadre groupe peut parfois se heurter à l’exigence de rapidité et au besoin d’agilité en « mode startup ». Au-delà des automatisations, il y a un enjeu d’amener une véritable disruption métier et à réinventer les processus notamment pour générer une différenciation concurrentielle. Une expérience récente menée avec un trinôme d’experts process, IT et IA a montré qu’associer ces compétences ne suffit pas toujours à dépasser le statu quo : il manque souvent le levier déclencheur capable d’inciter à « penser autrement ». Enfin, l’écosystème s’enrichit des solutions IA des fournisseurs, tandis que l’entreprise prépare l’évolution de sa relation client — au-delà des seuls bots conversationnels — et anticipe déjà les exigences de transparence fixées par l’AI Act.
Ce que ces neuf rencontres m’inspirent pour 2030
Ces échanges renforcent ma conviction : l’avenir de l’IA sera profondément collectif. Les technologies progressent à une vitesse exceptionnelle. Les modèles deviennent plus puissants. Les agents gagnent en autonomie. Les possibilités de transformation se multiplient. Mais leur traduction en valeur dépendra de notre capacité à faire dialoguer les compétences. C’est pourquoi je crois à une gouvernance que j’appelle « Key Stakeholders in the Loop ». Elle associe direction générale, DSI, métiers, RH et juridique autour des opportunités ouvertes par l’IA. Elle nourrit une veille permanente, favorise l’expérimentation et organise le passage à l’échelle. Elle permet surtout de mettre en lien les différentes équipes impliquées dans les projets transverses. Ainsi l’organisation tire les pleins bénéfices d’une transformation profonde et potentiellement disruptive.
En 2030, les organisations les plus innovantes ne seront certainement pas celles qui auront adopté le plus d’outils, mais celles qui auront appris à imaginer ensemble ce que l’IA peut leur permettre de devenir.
Tous mes remerciements aux pionniers dont le témoignage a nourri cet l’article :
Un grand merci Azzedine EL FEZZAZI. votre volontarisme et votre vision est exemplaire d’une implémentation impressionnante de ce qui se fait de mieux aujourd’hui en terme d’IA.
Merci infiniment Thibaut QUINZAINpour ce partage inspirant qui démontre bien comment l’IA peut permettre de combiner expertise humaine et apport de nouvelle valeur pour le client.
Toute ma gratitude Franck TRIDATpour votre approche éthique et pragmatique : réinventer la productivité et donner toute sa valeur au facteur humain.
Merci du fond du cœur Olivier Baron pour votre vision humaniste, inscrivant l’innovation technologique avec finesse au service de votre mission sociale.
Un grand merci LAJOIE Ludovicpour vos éclairages qui illustrent à merveille comment l’IA redonne vie et avenir aux systèmes legacy .
Merci infiniment Vera Ingallatipour la finesse de votre analyse quant à l’industrialisation des agents IA et les conditions clés de leur efficacité.
Un immense merci Alaaeddine DHIMENE pour cette réflexion sur la gouvernance : une vision moderne qui concilie ambition stratégique et innovation.
Un grand merci à Philippe RISBOURG pour la qualité de nos échanges et votre capacité à mettre en lumière les différents visages de l’innovation.
Un grand merci à François BERNARD pour votre retour d’expérience. Vous démontrez que performance technologique et souveraineté vont de pair pour assurer la pérennité des projets.
Un grand merci aux autres contributeurs à cet article : Cyril Jacquet Angelo MELLERAUD DE VILLARS Olivier Duro Laurent SAADI Marc DUFFAU Robert EUSEBE Philippe Parnet Bruno RACADOT Loïc Toth Germain Lafourcade Stephane Fisse
L’humain au coeur des enjeux stratégiques en terme d’IA




